Abélard à Maisoncelles-en-Brie
 

Un prieuré de Saint-Denis
La commune de Maisoncelles-en-Brie du canton de Coulommiers en Seine-et-Marne est située sur le plateau agricole de la Brie, à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Coulommiers et une quinzaine de kilomètres au sud-est de Meaux.  Elle est à l'écart des grandes voies de communication.

Le recensement de 1999 affiche 689 habitants. L'église Saint-Sulpice est du XIIIe avec un autel en bois doré du XVIIIe. Un fragment de retable en pierre du XIIIe représente la vie du Christ. On trouve une rue "du château d'Héloïse et d'Abélard".
Une école primaire "Abélard" y est inaugurée le 3/10/2009.


Mais c'est dans un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis qu'a séjourné le moine Pierre Abélard. On peut voir les vestiges du prieuré Sainte-Marguerite (voir plus bas la photo du puits, seul vestige visible) au hameau de Montgodefroy, ancienne maison de campagne des moines de Saint-Denis. Aujourd'hui, le hameau de Mongodefroy est une exploitation agricole. L'abbaye-mère de Saint-Denis est distante d'environ cinquante kilomètres.

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Voir la carte au 25/1000e du hameau de Mongodefroy

Le témoignage de l'Historia calamitatum

" et je m'étais ainsi rendu odieux et insupportable à tous ; si bien que, heureux des instances journellement répétées de mes disciples, ils profitèrent de l'occasion pour m'écarter. Pressé par les sollicitations incessantes des écoliers, et cédant à l'intervention de l'abbé et des frères, je me retirai dans un prieuré, pour reprendre mes habitudes d'enseignement ; et telle fut l'affluence des auditeurs, que le lieu ne suffisait pas à les loger, ni la terre à les nourrir. "Abélard, Historia calamitatum.

Nous sommes en 1118, Abélard a trente neuf ans. Il est à peine remis de sa castration. Il a fait profession monastique à l'abbaye de Saint-Denis et a pris l'habit mais déjà il se pose en moine réformateur et critique ouvertement le relâchement de la règle. Selon lui, l'abbaye royale était livrée à "tous les désordres de la vie mondaine". Quand Abélard parle de l'abbé Adam, il n'hésite pas à dénoncer l'infamie notoire de ses moeurs. Mais que faut-il entendre par cette infamie notoire de ses moeurs ? Probablement son ingérence dans les affaires politiques et la vie mondaine de la cour capétienne.
Sans doute les moines eux-mêmes  ou quelques uns désirent-ils bénéficier de l'enseignement d'un maître dont ils connaissent la renommée. Les anciens disciples d'Abélard se pressent aussi à Saint-Denis pour lui demander de reprendre ses cours. La situation est délicate pour Abélard. Un moine est fait d'abord pour prier et pleurer ses péchés. Il n'a pas à se consacrer à l'enseignement de disciplines qui viennent de l'antiquité païenne. Tout juste pourrait-il commenter l'Ecriture, la "pagina sacra". Mais Abélard n'est pas un spécialiste de ce qu'on appellera après lui la théologie, malgré les cours suivis à Laon auprès d'Anselme.

L'abbé Adam, pour avoir la paix, n'a pas d'autre solution que d'écarter son moine trop célèbre dans un prieuré dépendant de l'abbaye. Si Abélard parle d'un prieuré, ou plutôt d'une "cellule", il ne dit pas lequel et ne donne pas son nom. Une tradition bien établie veut que ce soit celui de Maisoncelles-en-Brie.


Le prieuré Sainte-Marguerite de Maisoncelles

 

 

 

 

 

 

Maisoncellesvers 1900


Abélard dit : "ad cellam quandam recessi". M. Clanchy suppose une "cellule" près de Saint-Denis avec accès à l'immense bibliothèque de l'abbaye, ce qui aurait grandement facilité son travail. La plupart des auteurs comme Ch. Rémusat, R. Pernoud, J. Verger, W. Robl,  acceptent la tradition de Maisoncelles-en-Brie. L'étymologie donnerait raison à cette localisation. Maisoncelles viendrait de "mesunti cellae", c'est a à dire "cellules de moines dans la forêt de Mans".  À la suite de l'historien local, Gabriel du Chaffault, qui a écrit une histoire de Maisoncelles-en-Brie en 1894, W. Robl rapporte la légende romancée d'une visite d'Héloïse, alors nouvelle moniale à Argenteuil, à son mari Abélard retiré dans ce petit prieuré.

Héloïse serait venue à pied, en plusieurs étapes fatigantes, passant par Aubervilliers, Chelles, traversant la Marne à Lagny, rejoignant l'abbaye de Faremoutiers-en-Brie pour enfin rencontrer le maître à Maisoncelles à l'issue de son enseignement. Les deux amants  se seraient regardés dans les yeux silencieusement puis auraient eu une longue conversation  avant de terminer leur promenade près de l'étang que l'on voit aujourd'hui où la tentation de mettre fin à leurs jours aurait été surmontée.

Il faut aussi donner la parole à un chercheur parisien, Mickael Wilmart de l'EHESS, qui le 20 octobre 2009, a publié sur son blog "Les carnets de mon accin" un article historique qui conteste la localisation de de cette "cella" à Maisoncelles. Il n'hésite pas à parler d'erreur grossière pour tout spécialiste de l'époque. Au début du XIIè siècle cette fameuse forêt du Mans, dit-il, ne serait pas encore défrichée. La paroisse de Maisoncelles n'aurait été créée qu'un siècle plus tard. Nous assisterions à Maisoncelles à la patrimonialisation d'une erreur historique. Cruel dilemme !


Retraite studieuse

Abélard est sans doute resté dans ce prieuré pendant trois ans , jusqu'à ce que se produise le conflit du concile de Soissons en mars-avril 1121.
Les élèves, clercs séculiers, vont être nombreux à venir écouter ses cours, au point qu'ils auront des difficultés à se nourrir et à se loger. Les ressources qu'offrait la vie urbaine à Paris ou à Melun vont faire défaut dans ce fond de campagne champenoise.

"et telle fut l'affluence des auditeurs, que le lieu ne suffisait pas à les loger, ni la terre à les nourrir. Là, conformément à ma profession religieuse, je me livrai particulièrement à l'enseignement de la théologie; toutefois je ne répudiai pas entièrement l'étude des arts séculiers dont j'avais plus particulièrement l'habitude et qu'on attendait spécialement de moi ; j'en fis comme un hameçon pour attirer ceux que la saveur de la philosophie avait appâtés à l'étude de la vraie philosophie, selon la méthode attribuée par l'Histoire ecclésiastique au plus grand des philosophes chrétiens, Origène. Et comme le Seigneur semblait ne m'avoir pas moins favorisé pour l'intelligence des Saintes Écritures que pour celle des lettres profanes, le nombre de mes auditeurs, attirés par les deux cours, ne tarda pas à s'accroître, tandis que l'auditoire des autres se dépeuplait : ce qui excita contre moi l'envie et l'inimitié des maîtres." Abélard, Historia calamitatum.

Le programme d'Abélard n'a pas beaucoup changé. Les sciences profanes sont un préalable à l'étude de la théologie. Quoi qu'en dise Abélard les sciences profanes ne sont pas de simples appâts car c'est là qu'il excelle. Comme d'habitude la compétition avec les maîtres parisiens est vive et Abélard se fait gloire de leur soulever leurs élèves. Les écoles ne sont pas si nombreuses et les maîtres compétents encore moins ! On sait que chez Abélard le récit de ses malheurs se conforme toujours à une trilogie : succès intellectuels - jalousie des adversaires - persécution et catastrophe ! C'est néanmoins pendant cette période de calme qu'il rédige des oeuvres philosophiques importantes : Les gloses Super Porphyrium,  le Liber super Periermeneias, (Aristote), Liber super Topica (Boèce) et un peu plus tard le Tractatus de intellectibus.


La controverse théologique avec Roscelin

C'est aussi pendant ce séjour à Maisoncelles que peut se situer la controverse avec Roscelin. Deux documents permettent de mieux comprendre cette controverse : La lettre de Roscelin à Abélard de 1119/1120 en réponse sans doute à une lettre perdue d'Abélard et la lettre 14 d'Abélard à l'évêque de Paris Gilbert pour demander une confrontation.

Abélard a été entre 1095 et 1102 élève de Roscelin à Tours et à Loches. Déjà Roscelin, vers 1050- vers 1125, père du nominalisme avait été condamné en 1093 au (premier) concile de Soissons pour "trithéisme" dans son cours sur la Trinité. Abélard à Maisoncelles rédige aussi un traité sur la Trinité "la théologia summi boni". Les étudiants sont nombreux autour de lui: "une foule de barbares venus de toutes parts" dira Roscelin. Les critiques vont bon train et Abélard veut se démarquer des erreurs que Roscelin avait professées. Roscelin qui veut être plus qu'orthodoxe est du nombre des opposants à Abélard.

La lettre que Roscelin écrit à Abélard est particulièrement violente. Après des exposés thèologiques assez longs, il en vient à des injures personnelles et des jeux de mots orduriers sur sa "queue" qui lui a été enlevée. Roscelin dans cette conclusion aux arguments ad hominem blessants accuse Abélard de faire payer ses cours et de porter sa recette à Héloïse comme si elle était sa prostituée. Sous cette injure peut-être faut-il voir une situation assez normale. Abélard a des devoirs envers Héloïse. Peut-être aussi selon M. Clanchy, est-il devenu le responsable et le gestionnaire de ce prieuré  que lui aurait confié Saint-Denis, car s'il donne des cours c'est bien avec le consentement de ses frères moines.
 
A la suite de cette lettre de Roscelin, Abélard écrit, vers 1120, sa lettre 14 à l'évêque de Paris Gilbert pour lui demander de comparaître devant lui et d'organiser une confrontation avec Roscelin. Nous ignorons si cette confrontation a eu lieu mais un conflit plus important et plus dramatique attend Abélard en 1121, le concile de Soissons.


Petit diaporama de Maisoncelles
 

Le puits du prieuré
Sainte-Marguerite à Mongodefroy

Plaque de la rue du château
d'Abélard et d'Héloïse

Église Saint-Sulpice
de Maisoncelles (XIIIe)
 
Rue du château (?)
d'Abélard et d'Héloïse

École Abélard
Inaugurée le 3 octobre 2009

Le hameau de Mongodefroy (IGN)


une mémoire qu'on veut
transmettre

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