Abélard condamné
au concile de Soissons
mars/avril 1121
 


Cathédrale de Soissons - chevet et transept sud

Cette magnifique cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais du premier gothique dont le chantier a été lancé par l'évêque Josselin de Vierzy 1126-1152 n'existait pas au temps du concile de Soissons qui nous occupe. Ce n'est que vers 1190 que s'élève le transept sud, la partie la plus ancienne de la cathédrale actuelle.

C'est toutefois sur ce même site de l'ancienne cathédrale que s'est réuni le concile qui va condamner Abélard pour hérésie. Au XIIe siècle l'Église ne badine pas avec l'hérésie. Une déviance théologique soulève la réprobation générale et l'hérétique encourt de lourdes sanctions pénales. L'enfermement dans une prison ou un monastère sont des peines courantes.


Façade Ouest


Transept sud intérieur


Transept sud extérieur


Chapelle oblique

Cliquez sur l'une des quatre photos pour l'agrandir

Les protagonistes
Nous ne connaissons le déroulement des événements que par le récit que nous en fait Abélard lui-même dans l'Historia calamitatum, rédigé plus tard. Les détails ne manquent pas et les rebondissements sont nombreux. Ce récit est, on s'en doute, un plaidoyer pour sa défense. Abélard a été profondément ulcéré de sa condamnation. Il estime avoir été incompris et empêché de présenter sa défense. Il a le sentiment d'un complot ourdi contre lui, d'une machination  et d'une monstrueuse injustice. Il se veut  fils de l'Église et proteste de l'orthodoxie de sa foi. Voyons les acteurs principaux de ce drame :

Les adversaires.
Abélard cite deux de ses anciens collègues autrefois élèves comme lui de Guillaume de Champeaux et d'Anselme de Laon : Albéric de Reims et Lotufle de Novarre.  Abélard s'était déjà opposé à ces deux hommes quelques années plus tôt, vers 1113, à Laon où ils avaient soutenu Anselme. Ces deux "maîtres" dirigent désormais les écoles cathédrales de Reims et se considèrent comme les seuls légitimes continuateurs de Guillaume et d'Anselme. Albéric de Reims deviendra archidiacre de Reims 1131-1136, puis archevêque de Bourges 1136-1141. L'archevêque de Reims est aussi présent : un certain Raoul le Vert.
Les amis.
D'abord quelques élèves d'Abélard qui le suivent depuis son prieuré de Maisoncelles-en-Brie. L'évêque  de Chartres 1116-1149 (qui n'est pas de la province de Reims) : Geoffroy de Lèves dont la réputation est grande. Il jouera la modération et recherchera le compromis. Plus tard, en 1140, Geoffroy rejoindra pourtant le parti de saint Bernard contre Abélard.
Les officiels.
Le légat du pape, venu tout exprès pour ce concile provincial : Conon d'Urrach, cardinal et évêque de Préneste (Palestrina). Ce diplomate expérimenté avait refusé la papauté en 1119. Il mourra en 1122. Sont, sans doute aussi présents l'évêque de Paris, Gilbert à qui Abélard avait écrit pour se plaindre de Roscelin, et l'abbé de Saint-Denis, Adam, le propre abbé d'Abélard, l'abbé de Saint-Médard le monastère le plus proche, etc.
Abélard
Abélard a quarante-deux ans. C'est un homme mûr. Il a derrière lui une longue expérience d'enseignement. Après sa grande aventure amoureuse avec Héloïse, il a connu, trois ans plus tôt, la violence de la castration. Il s'est cru contraint de se faire moine à Saint-Denis, puis il a goûté le calme et la paix à Maisoncelles-en-Brie. Il a repris l'enseignement. Les élèves sont alors revenus l'écouter en grand nombre. Son succès ne se dément pas.

 

La popularité d'Abélard

Abélard, en bon pédagogue, est à l'écoute de ses étudiants:
"Or il arriva que je m'attachai d'abord à discuter le principe fondamental de notre foi par des analogies, et que je composai un traité sur l'unité et la trinité divine à l'usage de mes élèves, qui demandaient sur ce sujet des raisonnements humains et philosophiques, et auxquels il fallait des démonstrations plutôt que des discours. Ils disaient, en effet, qu'ils n'avaient pas besoin de vaines paroles, qu'on ne peut croire que ce que l'on a compris, et qu'il est ridicule de prêcher aux autres ce qu'on ne comprend pas soi même plus que ceux auxquels on s'adresse; que le Seigneur lui même condamne les aveugles qui conduisent les aveugles. On vit ce traité, on le lut, et généralement on en fut content, parce qu'il semblait répondre à tous les points du sujet."
Abélard, Historia calamitatum

Ses adversaires  s'efforcèrent néanmoins de dresser le peuple de Soissons contre lui en l'accusant d'enseigner qu'il y a trois dieux : C'est le trithéisme de Roscelin déjà condamné à Soissons en 1190. Le premier jour de notre arrivée, dit Abélard, les habitants faillirent me lapider moi et le petit nombre de disciples qui m'avaient suivi. Abélard réussit après quelques jours de controverse à retourner l'opinion en sa faveur.
 

Le délit d'Hérésie
Abélard a écrit un grand ouvrage sur un sujet théologique très à la mode à l'époque et aussi très important parce qu'il touche au centre de la foi chrétienne : La Trinité. Cet ouvrage s'intitule "theologia summi boni", ou encore "De l'unité et de la trinité divine". L'originalité d'Abélard est qu'il ne se contente pas de commenter, de "gloser" l'Écriture ou les "autorités" de la tradition, saint Augustin par exemple, mais il cherche à construire un discours explicatif par des comparaisons, des analogies, des raisonnements. Il cherche sous les mots, le sens. Il n'oublie pas qu'il a été un spécialiste du "Trivium", (la grammaire, la rhétorique, la dialectique) et il met sa compétence de "philosophe" au service de sa théologie.

  • Abélard ne prétend nullement démontrer rationnellement le mystère trinitaire, il s'efforce de l'éclairer:
    "Nous ne promettons certes pas d'enseigner là-dessus la vérité, qui, c'est certain, ne peut être connue ni par nous ni par aucun des mortels mais du moins nous aurons la satisfaction d'offrir quelque chose qui soit vraisemblable, proche de la raison humaine sans être contraire à l'Écriture sacrée, en nous opposant à ceux qui se font gloire d'attaquer la foi par des raisonnements humains, qui ne se soucient que de raisonnements humains et trouvent facilement beaucoup d'approbateurs, puisque presque tous les hommes sont « psychiques » et très peu sont « spirituels ». Mais il nous suffit de disperser d'une façon quelconque l'armée des ennemis mortels de la foi sacrée, d'autant plus que nous ne pouvons le faire qu'en leur fournissant des raisonnements humains. Ainsi, tout ce que nous exposerons à propos de cette très haute philosophie, nous affirmons que c'est une ombre, non la vérité , une sorte d'analogie, non la chose même. Ce qui est vrai, le Seigneur le sait, ce qui est vraisemblable et le plus conforme aux raisonnements philosophiques par lesquels on nous attaque, je pense que je vais le dire."
    Théologia summi boni, traduction Jolivet , Paris, J. Vrin 1978 Cahiers d'études médiévales. p. 56
     

  • Abélard va résumer sa foi en la Trinité dans un texte dont les formules sont scrupuleusement orthodoxes. Qu'on en juge !
    "L
    a loi religieuse propre à la foi chrétienne pose qu'il existe un Dieu seulement, et qu'il n'en existe en aucune façon plusieurs ; un seul Seigneur, un seul Créateur de toutes choses, visibles et invisibles, un seul Éternel, un seul Tout‑puissant, un seul Immense ; et sur tous ces points elle ne proclame et ne croit que l'unité, excepté en ce qui concerne la distinction des trois Personnes : Père, Fils, Esprit saint. Or ces trois Personnes sont en tout co-égales entre elles de même que coéternelles, parce qu'elles ne peuvent avoir nulle différence de dignité, leur substance étant entièrement la même : substance de déité, unique, singulière, et absolument simple, c'est‑à‑dire radicalement exempte de toute qualité ou propriété accidentelle ; absolument indivisible, de sorte qu'elle ne peut avoir aucune partie dans la quantité de,son essence. Ces trois Personnes, qui sont une même substance radicalement singulière, doivent être distinguées entre elles de la façon suivante : le propre du Père est d'exister par soi-même, non par un autre, et d'engendrer éternellement un Fils qui lui est coéternel ; le propre du Fils est d'être engendré et d'avoir été engendré éternellement par le Père seul, de n'être ni créé, ni fait, ni procédant, mais seulement engendré. Quant à l'Esprit saint, son propre est de procéder du Père et du Fils à la fois, de n'être ni créé, ni fait, ni engendré, mais de procéder seulement. Telle est la distinction réciproque des trois Personnes, que nous expliquerons plus complètement par la suite."
    Théologia summi boni, traduction Jolivet , Paris, J. Vrin 1978 Cahiers d'études médiévales. p. 57
     

  • Où serait donc l'hérésie ?
    Jean Jolivet dans son ouvrage a analysé minutieusement ce traité "Théologia summi boni"
    .
    "Si l'on jette un regard d'ensemble dit-il, sur cette théologie on en remarque d'abord le caractère à la fois systématique et pédagpgique.(...) Tout cela exprime le jaillissement d'une inspiration neuve, l'aventure d'une méthode hardie, l'ouverture d'un chemin encore non frayé."
    On peut noter trois aspects de cette nouveauté: le recours aux philosophes de l'antiquité, notamment au platonisme, le recours à la grammaire et à la dialectique, et en même temps, l'affirmation répétée "qu'on ne prétend pas dénouer le paradoxe que constitue la diversité des personnes dans une essence radicalement simple."
    On cherche en vain l'hérésie.

Revue Philosophique de Louvain 1979

Jacques FOLLON fait dans cette Revue Philosophique de Louvain, quatrième série, tome 77, n° 34, 1979, pp 249-253 une recension assez développée du livre  de Jean JOLIVET.
Jean JOLIVET, "Abélard, Du bien suprème, (Theologia Summi Boni), Introduction , traduction et notes", Paris, Vrin, 1978, un vol. de 136 pp. . Par suite inévitablement, Jacques FOLLON nous donne dans cette recension un bon aperçu de la "Theologia Summi Boni" d' Abélard, aperçu qu'on peut consulter.

"Il est clair qu'en choisissant de s'attaquer à un tel problème (La Trinité) Abélard se jetait d'emblée au coeur du foyer le plus ardent de la confrontation entre foi et religion puisque le dogme de la Trinité a toujours été l'une des pierres d'angle du christianisme, tout en gardant l'apparence d'un scandale pour la raison philosophique."
 

La jalousie des adversaires d'Abélard
C'est le seul motif qui peut, selon Abélard, expliquer la convocation d'un concile régional à Soissons et l'examen malveillant de son livre. Le récit des nombreuses péripéties de ce concile peut être retrouvé en allant sur le texte de l'historia calamitatum.
Concile de Soissons

La mauvaise foi et les mauvaises raisons des juges, le bon droit et l'orthodoxie d'Abélard, l'iniquité de la sentence apparaissent à chaque ligne. Abélard sera condamné à brûler en public son manuscrit en le jetant de sa propre main dans le feu et à réciter, comme s'il n'était qu'un enfant, le symbole d'Athanase. Il s'effondrera en pleurs. La honte et l'humiliation subies seront, aux dires mêmes d'Abélard, une épreuve plus douloureuse encore que sa mutilation physique antérieure.

La prison de Saint-Médard
La condamnation est assortie d'une peine de prison. Abélard doit être interdit d'enseignement et enfermé au monastère proche de Saint-Médard. Il y est conduit, en effet, et accueilli avec des transports de joie et mille attentions pour le consoler, "mais les efforts des moines et de leur abbé étaient inutiles", dira-t-il. Bientôt cependant, sans doute seulement quelques jours plus tard, le légat, Conon de Préneste (d'origine allemande, souligne Régine Pernoud) s'apercevant que la condamnation d'Abélard n'était qu'une vengeance entre clercs français libère le prisonnier qui peut alors retourner dans son monastère de Saint-Denis.


L'abbaye mérovingienne

De cette puissante abbaye mérovingienne, située désormais en périphérie de Soissons sur l'autre rive de l'Aisne, où a été, pendant quelques jours, emprisonné Abélard, il reste peu de chose. La crypte est la seule partie de l'église principale à avoir échappé aux démolitions qui ont suivi la vente de l'abbaye comme bien national en 1791. Elle se compose à l'intérieur d'une dizaine de chapelles desservies par un couloir transversal. La crypte, véritable mausolée royal, abritait le tombeau de l'évêque de Noyon,  saint Médard ainsi que ceux de Clotaire et de Sigebert, fils et petit-fils de Clovis.


L'intérieur de la crypte


La crypte


L'entrée du site

Quelques vues du site de l'abbaye mérovingienne de Saint-Médard de Soissons

 

On s'étonne cependant de l'état d'abandon de ces vestiges historiques remarquables dont l'état de conservation pourrait se dégrader. Il faut aller demander la clé à la maison du tourisme pour les visiter. Aucun effort n'est fait pour rendre le site accessible au public, aucune présentation digne de ce nom n'existe sur place.

  Page précédente  sommaire